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mardi 23 février 2010

Violence scolaire: violence mimétique.


La proximité des élections agite la cour. La ruche bourdonne, vrombit. Tous sont sommés à nouveau de butiner le miel du pouvoir : la peur et son florilège anxiogène de discours sécuritaires. On doit toucher au cœur. On choisira donc les plus fragiles, les vieux, les jeunes, en fonction de quelques faits divers propices martelés en boucle sur les médias. la violence scolaire fera l'affaire. Dans l'urgence on proclamera un « Grenelle » comme il y en eut tant d'autres…

La violence scolaire frappe fort. Elle hurle les défaillances d'une société en crise dont elle est le miroir. Porteuse de barbaries annoncées, elle est d'autant plus spectaculaire qu'elle se déroule dans le sanctuaire même de la culture, de la connaissance, qui ont justement pour vocation dans tout groupe humain à la réduire, la réguler, pour permettre la vie commune. L'école est d'abord ce lieu de parcours initiatique, de rites de passage par lequel l'adolescent va apprendre « les contraintes de civilisation » que cela nécessite. Si ce processus, qui s'apparente au « refoulement » ne fonctionne pas, on obtient, comme l'écrivait Freud, des canailles et non des névrosés... C'est cela qui rend cette violence si énigmatique.

Il y a un profond désarroi de tous devant cette énigme qu'il est lâche d'instrumentaliser, devant ce refus pour les jeunes d'aller « vers le vaste monde », le tout nimbé de déliquescence du langage et de décrépitude de l'écrit. En fait les jeunes savent que l'école de la république n'est plus là pour tenir ses promesses : diplômes bradés inutiles, précarité et chômage annoncés, galères. Ils savent que ce n'est pas la culture, la connaissance qui leur apportera les désirs de faire, de construire, d'être quelqu'un : l'exemple vient de la France d'en haut...Eux, ils sont celle d’en bas. Alors cette violence n'est que la mécanique de la logique d’un désir mimétique qui produit des conduites de recherche apparemment volontaires de l'échec : détruire ce qui vous fait mal... Tout ce qu'ils perçoivent du monde le leur répète jusqu'à la nausée.

Jean Paul Delevoye, le médiateur de la république, évoque une société « fatiguée psychiquement », minée par « l'angoisse du déclassement ». Une société « fragmentée » ou le chacun pour soi remplace le désir de vivre ensemble. Une société en « grande tension nerveuse » formant « la France des invisibles »… Il ajoute que « la distanciation par rapport à eux [les politiques] n'a jamais été aussi forte ». « Trop d'émotions collectives, souvent médiatisées et pas de constructions collectives »….

Alors, face à cette déréliction de la vertu républicaine, face à un monde d'avidité compulsive sans précédent, comment s'étonner que des jeunes, témoins sensibles, écorchés, se jettent et s'abandonnent dans la violence scolaire comme refus d'un monde qu'ils vomissent. Comment s'étonner qu'ils ne soient pas tentés par des formes de brutalités mimétiques et substitutives d'une figure tutélaire de l'État, d'une figure d'un père le plus souvent absent en adhérant à des bandes agressives où ils trouveront ce qui leur manque : une identité, des règles, des valeurs, mêmes dévoyées. Ils s’y noient plus qu'ils ne les constituent. En cela ils sont en phase avec la société.

Les médiocres solutions électoralistes, les garrots sécuritaires opportunistes n'y changeront rien. La multiplication des caméras, des portiques, l'appel à des nervis, des milices troubles aux statuts incertains sont dérisoires. Pire ! Elles ne serviront qu'à discréditer encore plus la culture, le « penser par soi-même ». Elles saperont l'autorité des éducateurs, des professeurs héroïques qui servent encore de hautes valeurs dont on nous montre jusqu'au sommet de l'État qu'elles n'ont plus cours... Elles achèveront de fragiliser le modèle républicain déjà vacillant. Reprenons encore Delevoye : « se protéger de l'autre dans une société fragmentée, inquiète et sans espérance collective, politiquement cela peut mal tourner. L'histoire nous montre que le ressentiment et la peur nourrissent le populisme » et toutes ses dérives. Il devient urgent de resacraliser laïquement l'école républicaine constructrice d'identité, lui redonner ce rôle émancipateur de passeur d'une génération à l’ autre. Visionnaire, Anna Arendt écrivait : « l'autorité a été abolie par les adultes et cela ne peut signifier qu'une chose : que les adultes refusent d’assumer la responsabilité du monde dans lequel ils ont placé leurs enfants. ».

mardi 9 février 2010

Le "dernier carré" des juges.



L'humiliation d'un Waterloo programmé de l'autorité judiciaire vient d'être lavée. Dans une dernière charge héroïque et libératrice dont le Président Pauthe fut le Cambronne... Le fameux « mot » y fut dit en plus de 300 pages.

Pourtant tout semblait écrit, programmé, exigé même : ce ne devait pas être un jugement mais un service. Dans une république cadenassée, de plus en plus captée par une oligarchie, on espérait encore. Le peuple attendait. Une attente de quelque chose, une attente dense qui dépassait de loin le sort d'un frondeur, par ailleurs prince du sang, qui avait défié le souverain. Une attente politique donc. Les citoyens pressentaient que se jouait là un combat dont l'enjeu n'était rien moins que la sauvegarde des dernières redoutes des institutions républicaines : l'indépendance de la justice. Le principe de séparation des pouvoirs. Plus exactement « la balance des pouvoirs », ce pendule oscillant qui leur impose des limites mutuelles, fragile équilibre, seule garantie contre tout despotisme. Locke, Montesquieu, Sieyès, le Panthéon tout entier, tous attendaient... Le soulagement vint comme un coup de canon : ce fut la « relaxe ». voici la justice réhabilitée, indépendante, courageuse. Tout le monde fraternisa . Après trop d'humiliations subies, les juges, traités comme des domestiques, méprisés avec ostentation par l'exécutif, menacés dans leur indépendance se sentirent vengés et deviennent des héros républicains dignes de Valmy !. Dans le vent de liberté retrouvée, ce ne fut que revers pour le pouvoir : libération des « clandestins de Corse » au grand dam de Besson, puis la relaxe des « contis » qui au milieu des larmes de soulagement , dirent leur confiance en la justice de France, discours pour le moins étrange de la part d'ouvriers plus enclins à considérer celle-ci comme un lieu de pouvoir de classe ! Dernièrement, le syndicat de la magistrature déclarait le projet de loi « LOOPSI 2 comme liberticide(sic)…

Voici donc que revient par la fenêtre le projet de suppression du juge d’instruction, du renforcement des pouvoirs du parquet. Voici donc que se dévoilent les attaques contre le principe démocratique de la séparation des pouvoirs, contre la constitution, traces vécues comme vétustes, poussiéreuses, pourtant plus que jamais nécessaires pour se protéger contre les risques d'un despotisme de plus en plus arrogant. Refaire 1789 ? oui! Mais sans la bourgeoisie cette fois…

mardi 2 février 2010

Le pseudonyme: La burqua des blogueurs.


En voulant poster un commentaire à la suite d'un billet d'un blogueur en vue, quelle ne fut pas ma surprise de lire le message suivant : « les commentaires ANONYMES ne sont pas acceptés . Merci de prendre au moins un pseudonyme ». J'en oubliais immédiatement le sujet de mon commentaire, hypnotisé par cette formule épiphanique. C'est l'obscénité, la redondance naïve ainsi que la contradiction dans les termes qui met à nu l'évidence banale, instituée, des règles extrêmement contraignantes de l'expression de soi dans l'espace virtuel de la toile. L'obligation de prendre un pseudonyme.
Il ne faut donc pas parler en son nom mais s'en inventer un, et ce faisant l'individu échappe au destin de sa vie biologique, de sa généalogie. La narration de soi, car il s'agit bien de cela même à travers des billets d'actualité commentés jusqu'au vertige, est d'abord la volonté de se faire connaître tout en étant masqué. Il y a là curiosité surtout quand on évoque volontiers les blogs comme étant le futur de la nouvelle agora par excellence… On ne peut que s'étonner davantage lorsqu'on s'imagine des milliers d'anonymes armés de pseudos, protégés par leurs avatars s'organiser en force politique à travers le « No Sarkozy day » mais là encore il ne faut pas s’y tromper il s'agit toujours de se faire connaître et reconnaître. Au sens littéral, l'Internet est un « no mans’ land »
Il est symptomatique d'une société « flexible », « liquide » que l'interrogation philosophique classique du « qui suis-je ? » rencontre un désir social et un cyberespace socialisé à cette fin . C'est ce qui se produit avec l'exigence de se raconter. L'adoption d'un pseudonyme, cette métaphore narcissique, le permet en opérant une réduction de soi à une formule à travers laquelle l'internaute est censé se saisir lui-même en informant les autres de ce qu’il est et de se redéfinir en permanence sous la tyrannie de l'instant. Au fond il s'agit de se rendre intelligible à travers un système de positions constamment instables. Se raconter pour se trouver ,tenter de répondre à la question : comment faire d'une vie biologique, enserrée dans destin généalogique, social, une vie humaine ? à cette question, on répond depuis Socrate qu'une vie ne s'humanise que d'être « examinée » par celui qui la vit. Une vie examinée est une vie racontée qui instaure son narrateur en sujet d'une histoire. Le récit fait de la vie « une vie » singulière en lui donnant ce qu'elle possède pas d'emblée, à savoir la parole. À travers cette parole anonyme on expose d'abord sa propre identité. Anna Arendt a tiré toutes les leçons de cette identité narrative : « ce que » je suis d'autres peuvent en décider, et en décident d'ailleurs quotidiennement. Mais savoir « qui » je suis est une tentative d'auto définition qui me revient en propre : elle se rejoue dans chacun des récits que j'entreprends de moi-même. C'est là sans doute la raison du succès des blogs, mais aussi leur faiblesse qui les condamne politiquement dans la mesure où ils ne seront jamais, par nature, l’expression collective d'une volonté, d'une force organisée. Ce sont des médias individuels de masse. Comme le voile, le pseudonyme, l‘anonymat permet de se dire en jouissant de ce que je dévoile en le cachant.



Je ne cherche désormais ni ne trouve.
Je ne suis ni ici ni ailleurs.
Je me refais au-delà du souci.
Je me consacre aux marges de l’homme et
cultive en un fond qui n’existe pas l’infime
tendresse de ne pas être. »
Roberto Juarroz. Poésies verticales.

vendredi 11 décembre 2009

Identité nationale: Le désarroi de l'élève Sarkozy


Le débat piégé sur l'identité nationale est inutile. De nombreux intellectuels dénoncent « le rapt de l'idée de nation et des idéaux universalistes » il serait plus pertinent d'évoquer « l'identité de la république » et mettre au centre la citoyenneté. Ce débat est initié par une institution totale : l'État. Comme toutes les institutions, celui-ci est menacé de débordements constants nécessitant des réformes constantes et anxieuses car comme le disait Spinoza : « une cité est plus menacée par ses citoyens que par ses ennemis. » Il ajoutait : « le monarque doit se garder et non plus veiller sur ses sujets mais leur tendre des pièges… » Ce n'est donc pas sur l'identité nationale mais plutôt sur la politique qu’il faut s'interroger. L'initiation de ce débat est plutôt un symptôme du désarroi des États-nations de voir leur peuple leur filer entre les doigts comme du sable, symptôme d'une angoisse de dépossession d'une légitimité populaire sous les coups de leur propre politique.
Du point de vue de la république des lumières, il est une identité qui les contient toutes et les transcende toutes : la citoyenneté. Identités privées, sociales, politiques, régionales, religieuses, sexuelles, communautaires s’effacent garantissant par là même la possibilité de les vivre dans la sphère privée. Elle se manifeste par le pouvoir du citoyen détenant une part de souveraineté de contrôler ceux à qui ils la remettent, principalement par le vote, sorte de sacrement profane qui fait vivre à tous les citoyens un état fusionnel de cohésion nationale.
Mais voilà, sous les coups de l'ultralibéralisme, l’État a été le fossoyeur de la citoyenneté faute de ne pas pouvoir assigner le marché à sa place. Il est maintenant effrayé par ses propres dérives. Il a peur ! Il a peur du peuple malgré ses tentatives désespérées de le réduire au silence par la haine de la culture et des intellectuels, les tentatives d’effacement des classes sociales et les mises pas de toute critique radicale.
Qu'on en juge ! La sphère privée l'est de moins en moins et est totalement pénétrée par le pouvoir économique et politique sous les coups d'un mouvement général de privatisation et d'individualisation des rapports sociaux. Elle est pourtant le lieu de toutes les pratiques particulières dont les expressions sont devenues illégitimes dans la sphère publique d'où vient une politisation identitaire de l'espace privé et son corollaire : une dépolitisation publique.
Il faut ajouter à cela la précarisation, l'exclusion sociale, le démantèlement des services publics, la privatisation rampante d'une sécurité sociale égale pour tous fragmentant la société en de multiples éclats, dispersant le peuple en rendant inaudible toute manifestation collective, toute tentative d'actes citoyens d'exercice de la souveraineté populaire. On assiste à une véritable fragmentation dangereuse de l'imaginaire citoyen : laïcité bousculée, on se souviendra de la gestion calamiteuse de l'affaire du « voile islamique » la loi de 1905 suffisait, mais non cela n’a pas servi de leçon, ils s'attaquent maintenant à la « burka », qu'on songe encore à la « parité », « la discrimination positive », l'affaire du référendum d'initiative populaire… Tout cela accentue le brouillage de l'idéal citoyen. Brouillages encore aggravés par la confusion des genres, l'abandon par les hommes d'État eux-mêmes d'un discours républicain : discours s'adressant à des « communautés », des corporations voire des individus alors que le registre républicain n'admet pas d'identités intermédiaires susceptibles d'exprimer et de revendiquer en leurs noms des droits spécifiques. La gauche ne fut pas en reste dans cette démolition de l'esprit citoyen : en1989 François Mitterrand usait d'un vocabulaire communautariste surprenant en s'adressant au Conseil Représentatif des Institutions juives de France « je veux exprimer à la communauté juive de France ma sympathie personnelle et lui dire combien j'apprécie son apport à la communauté nationale »... On a la un exemple parmi beaucoup d'autres de prises de parole qui attestent un phénomène d’abscription identitaire au fondement communautaire et particularisant.
Depuis la « révolution conservatrice des années 80, la dérive n’a fait qu’empirer :Un État ébahi par ses courtisans prenant sans le vouloir parfois des mesures obscurément communautaires comme l'enseignement des langues régionales, l'officialisation d'identités collectives telle que les associations « représentatives », institutionnalisant des lobbies, experts privés ou bien encore banalisant les usages stigmatisant du terme « d'immigrés », de « sans-papiers » …Alors il ne sait plus, il angoisse, ignorons les peuples, gouvernons la planète !? Comme un enfant étourdi il veut qu’on le rassure ! M’sieu, comme disent les élèves, si on faisait un débat ?
Un aveu d’impotence pathétique à dire la capacité de l'identité civique française à accueillir l’altérité, le mort saisit le vif. Le pouvoir est rentré dans un jeu de dominos insensé de communautés divisibles à l'infini étouffant ainsi l'un des acquis majeurs de la citoyenneté républicaine : Son souci de protéger l'individu contre les risques de sa propre appartenance communautaire. Le citoyen a des devoirs : retrouver la guerre de l’ombre, faire que le silence du peuple soit abyssal pour une fois qu’on lui demande de débattre…
 
> rédacteur Agoravox